Le photographe Eric Kim nous explique une technique peu connue qui consiste à créer un «espace de curiosité» afin de rendre nos photos plus attractives et plus « intrigantes » pour l’observateur. Ces espaces peuvent être créés via des photos fortement contrastées, des jeux d’ombres ou par des sujets cachées dans la pénombre ou floues. Voici ses explication.

En tant qu’humains, nous sommes des créatures curieuses et suivons ce qui éveille notre curiosité en nous. Par exemple, si vous étiez un chasseur-cueilleur dans le passé, et que vous entendiez un bruit dans un buisson, vous auriez été curieux de savoir ce que c’était. La curiosité est une attitude qui se manifeste par un intérêt à l’égard d’un sujet. Le meilleur apprentissage est donc l’apprentissage basé sur ce trait de caractère humain; nous apprenons mieux ce que nous sommes et ce qui nous entoure en étant curieux. Une autre définition de cette « espace de curiosité » serait que nous percevons par un sentiment ou une intuition intérieure les émotions d’un autre individu. Ce phénomène est souvent formulé par l’expression « se mettre à la place de l’autre ». C’est précisément le but de créer un « espace de curiosité », c’est-à-dire, avoir la capacité de se mettre à la place du sujet et de percevoir ce qu’il peut vivre intérieurement.

Cette « technique » ne fait pas appel à des règles enseignées en photographie, comme la règle des tiers, elle repose sur une capacité inhérente aux êtres humains. C’est ce qui en fait une technique aussi puissante puisqu’il pas nécessaire de maîtriser d’ennuyantes règles souvent enseignées par les photographes aux débutants. Toutefois il faut savoir l’utiliser, la manier, de telle sorte qu’elle puisse s’intégrer à une photo en toute « transparence. »

Comment créer un «espace de curiosité»

L’une des meilleures façons de créer une image convaincante et attractive, est de créer un «espace de curiosité» pour le spectateur. Certains photographes ont poussé ce concept en proposant le contraire; c’est-à-dire en créant un «écart de curiosité», comme un trou ou un espace, que le spectateur ressent le besoin de le combler. Je préfère pour ma part de parler d’un «espace de curiosité». Le résultat est le même, en ce sens que le spectateur doit s’impliquer dans votre image, il doit ressentir le besoin de combler un espace, de découvrir ce qui s’y cache.

Par exemple, si vous avez une photographie mystérieuse ou étrange, votre spectateur est plus susceptible de la regarder pendant une longue période de temps, parce qu il veut « combler un espace. » Il se demandera qu’est-ce qu’il est en train de regarder. C’est un reflex qui est souvent inconscient, mais qui peut être utilisé pour créer une image plus attractive.

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Pour créer un « espace de curiosité » dans vos photos, voici quelques conseils: ne montrez pas toutes les informations qui sont nécessaires à la lecture de vos photos. Plus vous masquerez ou cacherez à votre spectateur de l’information dans vos photos, et plus elles seront « engageantes. » Son intérêt sera nourris par un « espace de curiosité ». Une bonne façon pour créer cet espace est d’avoir une image en N&B ou l’élément principal est mis en valeur. Je mentionne le noir et blanc parce que ce type de photos se prête mieux à « camoufler » ce qui n’est pas important; soit en utilisant un fort contraste soit avec un jeu d’ombres et de lumière. Ne remplissez surtout pas tous les coins de votre cadre. Laissez plus d’espace négatif pour créer plus de curiosité.

N’incluez pas les visages

Ne pas toujours inclure les visages dans vos photos est une façon de « solliciter » l’attention du spectateur. Vos images seront ainsi plus « engageante », plus « captivantes ». L’observateur se demandera qui est cette personne sans visage? Cette technique est à la fois simple mais très efficace. Nous pourrions la résumer par cette formule: « cacher pour mieux découvrir ». Ce qui motivera le spectateur sera son besoin de découvrir qu’est-ce qui se cache dans cette silhouette sans visage.

Créez de l’empathie

Savoir produire des photos émotionnellement engageante, amène votre spectateur à faire preuve d’empathie avec le sujet qui se trouve dans vos photos. Nous revenons ici à notre idée de départ qui consiste à créer un «espace de curiosité». Cette espace jumelé à une émotion, obligera forcément l’observateur à s’intéresser à vos images.

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Cette empathie peut venir du sujet ou de la façon dont vous allez le présenter. Si vous avez par exemple un jeune enfant, sans adulte autour de lui; un sentiment d’empathie se dégagera de votre photo. L’empathie est une notion très importante en photographie. Elle permet de se « mettre à la place de l’autre », ou dans le cas d’une photo, de se mettre à la place de votre sujet. Le terme « empathie », nous vient de l’allemand « Einfühlung », et veut dire « ressenti de l’intérieur ». Ce sentiment qui nous permet d’être en relation avec le autres est nécessaire en photographie afin de créer un intérêt qui « connectera » votre photo à l’observateur. Il est très important de bien maîtriser cette notion, car sans elle, votre photo n’éveillera pas de sentiments et l’observateur demeurera indifférent.

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Mais faites bien attention de ne pas tomber dans le vulgaire pathos. Les limites entre une photo « touchante » et une photo « indécente » sont parfois minces. Soyez attentifs pour ne pas tomber dans ce piège. Sinon l’observateur sera choqué et vous aurez aurez raté vote but qui est de créer un sentiment d’empathie et non un sentiment de dégout.

Faire des photos floues

Pour créer un «espace de curiosité» dans vos photos, faites en sorte que celles-ci soient floues lorsque cela est nécessaire. Vous allez ainsi attirer l’attention sur votre sujet et ce, même s’il est floue. Pourquoi? Parce que le spectateur voudra decouvrir ce qui ce cache dans cette image. Il se demandera pourquoi votre sujet est flou, qu’est-ce qu’il a à cacher. Le but est encore une fois de créer un «espace de curiosité».

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La façon d’y parvenir n’a pas vraiment d’importance. Je connais des photographes qui ont leurs propres recettes. Mais au final, le but est le même; amener le spectateur à s’intéresser à votre photo. Pour y arriver vous devez créer une « singularité photographique », ou en termes plus concrets; une anomalie visuelle qui bousculera l’observateur en l’obligeant à se poser des questions. Par exemple la photo ci-dessus, n’est pas un trucage ou une manipulation avec Photoshop. Elle a été prise au bon moment. Quelques secondes plus tard, cette ombre qui semble vouloir saisir le sujet, aurait disparu. C’est un jeu d »ombres et de lumière qui permet à cette photo d’avoir son propre « espace de curiosité. »

Le mystère comme élément déclencheur

Ce ne sont là que quelques techniques pour créer de la curiosité ou une « singularité photographique ». Il y en a d’autres. Mais celles qui sont expliquées dans cette article, sont un bon point de départ pour tous les photographes qui désirent amener leurs photos à un autre niveau. En terminant rappelez-vous ceci la prochaine fois que vous prendrez un sujet en photo; les gens aiment le mystère, ils aiment le suspense, mais ils n’aiment pas lorsqu’ils connaissent la fin d’une histoire. Donc, traitez vos photos de la même manière – créez plus de curiosité dans vos images en masquant des détails, et ne racontant pas toute l’histoire. Laissez une place pour que l’imaginaire fasse ton travail. De cette façon, vous réaliserez des photos qui seront plus passionnantes à regarder.

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Si vous avez bien analysé mes photos, vous avez certainement remarqué que plusieurs ont de noirs bouchés et des hautes lumières qui débordent de l’histogramme. Ce ne sont pas des erreurs de ma part, je fais cela intentionnellement. Pourquoi? Parce que de cette façon les sujets sont méconnaissables. Ils évoluent dans une scène qui n’offre aucun point de repère. Ils ressemblent à des fantômes sortis de notre imaginaire. Ne vous souciez pas des photographes qui vous diront que vos photos ne sont pas bonnes parce que les noirs sont bouchés ou que l’histogramme n’est pas « parfait ». Vous ne faites pas de la photo pour les autres, mais pour vous.

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J’ai découvert qu’en donnant cette apparence à mes photos, elles devenaient plus « mystérieuses ». J’aime les photos « sales », avec du grain. J’ai l’impression qu’ainsi elles vivent, qu’elles transcendent le réel. C’est mon style, ma façon de faire de la photo. Faites comme moi, trouvez votre style et oubliez les règles. En photo tout est possible et personne ne détient la vérité. Si vous aimez les photos fortement contrastées, alors suivez votre intuition. Si vous aimez le grain, intensifiez cet effet via votre logiciel de post-traitement! Pour ma part, c’est ce genre de photos que j’aime faire parce qu’elles portent en elles leur dose de mystère.

Au sujet de l’auteur

Eric Kim est un photographe de rue, mais les techniques qu’il enseignent peuvent s’appliquer à tous les genres de photos. Vous pouvez découvrir son travail en visitant sa page Facebook, sa page Instagram, ou son site internet.

crédit photo : Eric Kim, Tamara Lackey